Ce qu’il y a de plus touchant dans The Fitting Room de Lily Franc, c’est que sa métaphore centrale gagne en puissance au fil d’une écoute attentive. La cabine d’essayage est un endroit où personne d’autre ne peut prendre la décision finale à votre place. D’autres ont pu choisir les vêtements, suggérer la taille ou vous dire ce qui vous va bien, mais au bout du compte, vous devez rester seul face à vous-même et décider si quelque chose vous convient réellement. Franc utilise ce moment d’intimité comme le socle émotionnel de son premier EP, un projet de six titres sur les identités que l’on se construit en devenant adulte. À 21 ans, elle écrit depuis un point d’observation très intéressant de ce parcours. Les attentes de l’enfance sont encore assez proches pour être gardées en mémoire, tandis que la vie adulte exige déjà des choix sur le travail, l’amour, l’ambition et l’indépendance. Il en résulte un disque peuplé de personnages qui ne sont pas nécessairement perdus, mais qui commencent à réaliser que certaines de leurs anciennes certitudes ne sont peut-être plus d’actualité.
Cette tension est présente dès le titre d’ouverture, « burnt out gifted kids club ». Le morceau capture la relation inconfortable entre le talent et les attentes, en particulier quand la réussite cesse d’être une simple action pour devenir la définition même de ce que l’on est. L’empathie de Franc évite au personnage de tomber dans le stéréotype du jeune surdoué. À la place, l’auditeur perçoit la difficulté à séparer une ambition sincère du besoin de continuer à avoir de la valeur aux yeux des autres. « fun sponge » explore une autre forme de jeu social, en se concentrant sur l’idée reçue selon laquelle la maturité émotionnelle impliquerait de paraître imperturbable. Ses touches funk et ludiques sont un choix inspiré, car la musique refuse de se prendre aussi au sérieux que le blocage émotionnel du personnage. « under the weather » amène le disque vers le terrain plus familier de la peine de cœur, mais Franc s’intéresse à ce qui se passe une fois la tristesse évidente dissipée. Parfois, tourner la page exige une distance émotionnelle, et cette distance peut sembler cruelle, même lorsqu’elle est indispensable.
L’EP devient particulièrement captivant lorsque Franc délaisse la déception amoureuse pour aborder la valeur personnelle et les limites émotionnelles. « old leather jacket » s’empare de la douleur familière d’aimer sans retour pour la transformer progressivement en une leçon d’acceptation. La prise de conscience essentielle n’est pas que la relation aurait dû fonctionner, mais que son échec ne rend pas la personne qui l’éprouve illégitime. « soldier » développe une idée similaire au sein du couple, en demandant jusqu’où l’on peut soutenir l’autre sans se perdre dans ses combats. Cette nuance est cruciale pour l’EP, car Franc revient sans cesse sur le danger de confondre l’amour avec l’effacement de soi. Vient ensuite « for old times sake », un titre de clôture qui comprend la nostalgie sans s’y abandonner. Le passé peut être précieux tout en appartenant définitivement au passé. Franc ne demande pas à ses personnages d’effacer d’où ils viennent, elle leur demande de ne plus laisser cela dicter là où ils vont.
La musique offre à ces réflexions une dimension tout aussi importante. L’association d’indie pop, de country pop et de folk crée une base intime d’écriture, tandis que des touches brodwayennes apportent de la théâtralité à son approche centrée sur les personnages, et que le funk insère un mouvement inattendu. Son jeu de violon constitue le fil conducteur le plus solide entre ces différentes influences. De formation classique depuis l’âge de cinq ans, Franc apporte une voix instrumentale qui rend les arrangements immédiatement reconnaissables. Des comparaisons évidentes s’imposent avec des artistes comme Taylor Swift, Olivia Rodrigo, Dolly Parton, Carole King, Gracie Abrams et Joni Mitchell, notamment dans l’équilibre entre écriture narrative et observation émotionnelle, mais The Fitting Room révèle une artiste qui commence à s’affranchir des comparaisons. Son idée la plus forte est aussi la plus simple : grandir ne consiste peut-être pas à trouver une identité définitive et à s’y accrocher pour toujours. Il s’agit peut-être plutôt d’apprendre à reconnaître ce qui ne nous va plus, d’avoir le courage de le retirer, et de quitter la cabine d’essayage sans s’excuser pour ce qu’on a choisi d’y laisser.
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